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Psychologie Sociale
L’auto-affirmation et un message de prévention non-menaçant
sont-ils des moyens de faire respecter les espaces non-fumeurs?
Nathalie Recordon
Directeur de mémoire : M. Desrichard
RESUME
INTRODUCTION
-
Influence sociale et menace identitaire
-
Menace identitaire et conflit d’identité
-
Conflit intergroupe et conflit identitaire
-
Faire face au conflit identitaire dans une
situation d’influence sociale
-
L’affirmation de soi
-
Le type de message
-
Existe-t-il un moyen d’augmenter l’efficacité
des messages de prévention ?
METHODE
-
Vue d’ensemble
-
Plan expérimental
-
Sujets
-
Procédure et matériel
RESULTATS
-
Attitude envers le fait de fumer
-
Satisfaction d’être fumeur
-
Envie d’arrêter de fumer
-
Attitude envers le comportement (respect des
espaces non-fumeurs)
-
Intention de respecter les espaces non-fumeurs
-
Etude des corrélations entre attitude et intention
comportementale 22
-
Norme subjective
-
Perception du message
-
Force du texte
-
Efficacité du texte
-
Menace à l’égard des fumeurs
-
Implication de soi
DISCUSSION
CONCLUSION
BIBILOGRAPHIE
RESUME
Les messages de prévention, de par le fait qu’ils sont stigmatisants
et vont à l’encontre du comportement tabagique, engendrent chez
le fumeur une menace pour son image personnelle et pour son identité
de fumeur. Cela conduit l’individu à se défendre contre ce message
en refusant son contenu et fait que le fumeur refuse de prendre
en compte les risques qu’implique son comportement (maladies cardio-vasculaires,
cancers…). Ainsi, pour augmenter l’efficacité des messages de prévention
et donc revaloriser l’image des sujets, Steele (1988) a mis au point
la théorie de l’affirmation de soi. Partant de ce point, l’expérience
qui va être présentée avait pour but de tester si le fait de s’auto-affirmer
et de lire un message non-menaçant au niveau de l’identité du fumeur
avait une influence à court et / ou à long terme sur son intention
de respecter les espaces non-fumeurs.
Les résultats ont montré que les sujets avaient une attitude
moins favorable envers le tabac après les manipulations expérimentales
et que ce changement était plus grand chez les fumeurs ayant une
forte identité. Par ailleurs, les fumeurs ayant une forte identité
se sentent moins menacés par le message que ceux ayant une faible
identité et l’auto-affirmation réduit l’efficacité perçue du message.
En outre, le message non-menaçant et l’auto-affirmation provoquent
une moindre envie d’arrêter de fumer. Au niveau de l’intention de
respecter les espaces non-fumeurs, il apparaît que les sujets augmentent
leur intention comportementale à court terme, mais pas à long terme.
L’étude nous permet donc de mettre en évidence que la théorie de
l’affirmation de soi ne s’avère pas très concluante dans le domaine
du tabagisme. Enfin, nous terminons en ajoutant que pour que les
espaces fumeurs soient réellement respectés, il faut que les normes
et valeurs de la société changent.
INTRODUCTION
Actuellement, le développement de l’industrie du tabac, qui rajoute
de nombreuses substances toxiques dans les cigarettes afin de rendre
les fumeurs encore plus dépendants (Wigand 2000), a contribué à
donner du tabac l’image d’un véritable fléau. En effet, le tabac
est le seul produit qui tue la moitié de ses consommateurs réguliers
(WHO 1997). Il renferme plus de 600 substances chimiques différentes,
dont beaucoup (acétone, formol, ammoniac, …) ont été rajoutées dans
les cigarettes afin de faciliter et maintenir la dépendance (Wigand
2000). Parmi ces substances, 40 au moins sont toxiques et susceptibles
de provoquer des cancers. Les principaux effets toxiques proviennent
de la nicotine (qui engendre la dépendance), du monoxyde de carbone
(qui empêche l’alimentation des muscles en oxygène) et du goudron
(contenant un grand nombre de substances toxiques dont les particules
se collent aux bronches et aux poumons). D’après l’OMS, la nicotine
est une drogue entraînant une dépendance aussi forte, voire plus,
que des drogues comme l’héroïne ou la cocaïne (WHO 1997). Par ailleurs,
l’industrie du tabac est toujours à la conquête de nouveaux marchés.
Ainsi, dans les pays où la publicité est réglementée ou interdite,
elle contourne les lois en orientant ses messages au travers de
publicités pour les vêtements, par exemple, et en parrainant des
événements culturels et sportifs. Dans les pays où la publicité
sur le tabac est autorisée, les annonces télévisées transmettent
des images faites de charme sophistiqué, d’attirance physique, de
haut niveau social, de romance et de richesse (Cunningham 1996).
Une recherche effectuée par la Banque Mondiale (WHO 1997) a évalué
que la consommation de tabac entraînait une perte nette mondiale
de 200 milliards de dollars par an, comprenant les soins médicaux
directement liés aux maladies dues au tabac, l’absentéisme des employés,
les pertes dues aux incendies, la réduction de la productivité et
la perte de revenus due à une mortalité précoce. Le tabac constitue
un facteur de risque pour plus d’une vingtaine de maladies (cancer
du poumon, de l’estomac, maladies cardiovasculaires…). Certaines
estimations indiquent qu’il est responsable d’environ 7,5 % du total
des décès (soit environ 4 millions de morts par année) et, si rien
ne change pour éradiquer ce fléau, il est prévu que ce chiffre passera
à 10 % d’ici 2030 (WHO 1999). Selon les estimations de l’OMS, à
peu près le tiers de la population mondiale âgée de 15 ans et plus
fume, soit : 47 % des hommes et 12 % des femmes. Cependant, ces
chiffres sont en constant changement puisque le nombre de femmes
fumeuses est en augmentation alors que le nombre d’hommes fumeurs
est en baisse dans les pays développés. Selon Cunningham (1996),
les responsables des décès dus au tabac sont surtout les techniques
de commercialisation utilisées par l’industrie du tabac et son opposition
à tout effort visant à décourager les fumeurs. Cependant, le manque
de fermeté des gouvernements dans de nombreux pays n’est pas à négliger.
Chaque Etat a les moyens de réduire la consommation de tabac ou
du moins de freiner son augmentation, mais la plupart restent inactifs.
D’après de nombreux économistes, un des moyens les plus efficaces
pour diminuer le fléau serait une augmentation des taxes. Ainsi,
selon une étude réalisée par l’OMS (WHO 1997), une augmentation
de 10 % du prix réel du paquet de cigarettes entraînerait une baisse
de 2 à 8 % de la consommation (et une diminution de plus de 10 %
chez les adolescents). Il est donc fondamental, pour lutter contre
le tabagisme, que les campagnes dépassent le cadre du secteur de
la santé pour être considérées comme une des priorités politiques
et économiques de tout pays.
N’ayant pas les moyens d’agir à de tels niveaux, nous nous contenterons
de chercher à comprendre les mécanismes psycho-sociaux qui poussent
les individus à fumer et tenterons de trouver un moyen de modifier
les comportements tabagiques.
Influence sociale et menace identitaire
Le fait de fumer est une valeur importante pour le fumeur (Falomir
1996) puisqu’il contribue à définir son image personnelle. Ainsi,
le fumeur, de par son comportement (consommation de tabac) appartient
au groupe des fumeurs par opposition à celui des non-fumeurs. Malgré
le contexte social actuel qui discrimine le groupe des fumeurs,
il existe de nombreux facteurs incitant le fumeur à garder son comportement.
Parmi les facteurs internes, on peut citer : la dépendance à la
nicotine, le bénéfice que le fumeur retire du tabac (le plaisir
de fumer) qui est, pour lui, au moins aussi important que le risque
encouru, le fait qu’à court terme, l’individu n’a pas peur des effets
négatifs du tabac, l’habitude de fumer, les normes personnelles…
Le fumeur est également soumis à des facteurs externes, comme la
pression sociale (Chassin, Presson, Sherman 1990) et le sentiment
d’appartenance au groupe des fumeurs. Toute tentative visant à lui
faire modifier son attitude et son comportement envers le tabac,
suffit à engendrer chez le fumeur une menace identitaire (Falomir,
Mugny, Pérez 2000). En effet, le fumeur se trouve dans une position
socialement stigmatisée du fait de ses faibles légitimité (fumer
est mauvais pour la santé) et norme sociale (il est socialement
valorisé de ne pas fumer). Par ailleurs, il est conscient des effets
négatifs du tabac et donc partage avec le hors-groupe (les non-fumeurs)
cette image négative des fumeurs (Echebarria, Fernandez, Gonzalez
1994). Ainsi, il est la cible de campagnes anti-tabac visant non
seulement à lui faire changer de comportement, mais également d’identité.
Se trouvant dans un contexte social menaçant son identité, le fumeur
peut, afin de faire face à cette menace, accepter le point de vue
anti-tabac (donc reconnaître la critique envers son identité). En
conséquence, pour adopter une identité plus valorisée, il lui faut
internaliser les positions de la source anti-tabac. Cela constitue
un moyen possible pour le fumeur de restaurer une image de soi positive.
L’acquisition d’une nouvelle identité (celle de non-fumeur) obtenue
par le changement d’attitudes et de comportements, permet donc d’échapper
à la mauvaise attribution de l’ancienne identité (celle de fumeur).
Menace identitaire et conflit d’identité
Face à une source menaçant son identité de fumeur, l’individu
ne sera pas forcément motivé à changer de comportement. En effet,
son identité et le comportement qui lui est associé s’inscrivent
dans une certaine stabilité temporelle (le fumeur fume depuis X
années et appartient donc depuis ce temps au groupe des fumeurs).
Il sera, par conséquent, poussé à préserver son comportement et
les attitudes qui lui sont associées. De plus, la forte identification
à son groupe d’appartenance sera un frein à la mobilité sociale
de l’individu (Turner 1995). Dans ce cas, le fumeur ne sera pas
motivé à changer de comportement et d’identité (donc à arrêter de
fumer), mais fera de la résistance au changement (Falomir, Invernizzi
1999). Face aux campagnes anti-tabac qui stigmatisent son identité,
il est possible que l’individu ait envie de défendre son identité
menacée. Cette défense identitaire peut être motivée si le fumeur
apparente le contenu de la menace à des caractéristiques saillantes
de la relation sociale. C’est-à-dire s’il associe (ou confond) ce
qui relève de la source et ce qui concerne le contenu, à savoir
s’il n’envisage le contenu de la menace (message anti-tabac) qu’en
termes de qui l’avance (le hors-groupe, celui des non-fumeurs).
L’influence sera donc inhibée car le fumeur répondra en terme de
conflit identitaire (Falomir et al. 2000). Ce type de conflit se
caractérise par une préservation de ses attitudes et comportements
initiaux et par une activation de stratégies visant à défendre son
identité. De ce fait, une tentative d’influence pour pousser le
fumeur à modifier ses comportements et attitudes engendre chez lui
une menace pour son identité. L’individu se trouve donc dans un
conflit opposant ses attitudes et comportements à sa relation avec
la source d’influence, ce qui le poussera, plutôt que de l’abandonner,
à défendre son identité. La prise de décision d’arrêter de fumer,
donc de changer de comportement, sera inhibée par le conflit identitaire.
Il existe deux éléments du contexte d’influence sociale qui peuvent
déterminer la nature du conflit : la relation entre les groupes
présents dans ce contexte et la relation d’influence entre la source
et la cible.
Conflit intergroupe et conflit identitaire
De par son comportement, le fumeur se trouve dans la catégorie
stigmatisée des fumeurs par opposition à celle socialement valorisée
des non-fumeurs, ce qui rend saillant le conflit intergroupe. De
ce fait, le fumeur se trouve motivé à répondre à cette menace envers
son identité par un conflit identitaire. Ce type de conflit lui
permettra de préserver et de protéger son identité actuelle. Echebarria
et al. (1994) ont mis en évidence ce fonctionnement dans une étude
dont le contexte renforçait la catégorisation entre fumeurs et non-fumeurs
(les fumeurs étaient minoritaires et donc stigmatisés). Les résultats
ont montré que dans ce type de contexte social, les fumeurs augmentaient
leur motivation défensive donc défendaient ou protégeaient leur
identité menacée en maintenant leur comportement en faveur du tabac.
Par ailleurs, le lien que fait le fumeur entre la menace pour son
identité et la tentative d’influence elle-même peut produire chez
lui un conflit identitaire. En effet, le fumeur considérera la source
d’influence comme la cause réelle de la menace identitaire ce qui
le poussera à opter pour une stratégie de protection de son identité
(Falomir et al. 2000). Cela se passe surtout lorsque la source a
un haut statut social, est majoritaire ou dominante. Ainsi, lorsque
la relation d’influence est saillante, le fumeur traitera de manière
biaisée les informations (la source est contre les fumeurs donc
ce qu’elle dit est faux ou les fumeurs ne se sentent pas concernés
pour différentes raisons) dans un désir de défendre ses valeurs
et croyances.
Faire face au conflit identitaire dans une situation
d’influence sociale
La situation d’influence est particulière du fait que l’identité
de la cible d’influence (le fumeur) est socialement menacée et que
les éléments du contexte font que le conflit avec l’identité du
fumeur va être reconnu (le fumeur fait partie d’une catégorie stigmatisée
et sera en conflit avec la catégorie à laquelle appartient la source).
Ainsi, le moyen d’éviter l’activation d’un conflit identitaire serait
de permettre aux fumeurs de répondre en fonction de la menace envers
leur identité, mais sans les conduire à relier cette menace aux
caractéristiques du contexte d’influence (Falomir et al. 2000).
Cela est possible si le fumeur est capable de mettre en place une
certaine autonomie et indépendance vis-à-vis d’une source de haut
statut. Cette prise d’autonomie peut être réalisée par le biais
d’un processus d’affirmation de soi (Steele 1988) qui réduirait
la contrainte persuasive associée à l’inégalité de la relation source
– cible dans le contexte d’influence.
L’affirmation de soi
Steele (1988) propose l’existence d’un système de soi expliquant
essentiellement le soi et le monde. Son but est de maintenir adaptée,
compétente, stable, capable de choix et de contrôle l’image que
l’on a de soi. Lorsque l’individu fume, il y a inconsistance ou
dissonance entre ses actes (le fait de fumer) et la réalité (le
tabac provoque des maladies cardio-vasculaires et augmente les risques
de cancer). Cette inconsistance menace l’intégrité de soi puisqu’elle
montre que l’individu (le fumeur) est incapable de contrôler un
comportement important pour lui. Le fumeur sera donc tenté de traiter
de façon biaisée les informations en essayant de rationaliser son
comportement. Il se considérera comme une exception par rapport
aux autres fumeurs, c’est-à-dire comme n’étant pas un fumeur typique
et ne faisant donc pas partie de la population à risque (optimisme
comparatif : Weinstein 1980). Dans ce cas, les campagnes anti-tabac
n’auront que peu d’impact étant donné que le fumeur refuse de se
considérer comme potentiellement à risque ; ainsi, il se protégera
des propos menaçant son intégrité par le refus et la défense, continuant
par conséquent à fumer. Afin de contrer l’effet défensif et le refus
qu’engendrent les messages anti-tabac, Steele (1988) a mis en place
une théorie basée sur l’affirmation de soi. Ainsi, pour réduire
l’inconsistance entre le comportement et la menace et restaurer
l’intégrité de soi, il faut affirmer son intégrité générale. Cette
théorie de l’affirmation de soi apparaît donc comme un moyen d’augmenter
l’efficacité des campagnes de prévention par le biais d’une revalorisation
de l’image de soi, ce qui permet de réduire la force défensive de
l’individu cible du message et d’augmenter son acceptation des risques
dus à son comportement. Dans de nombreuses études (Steele, Liu 1981
; Steele 1988 ; Sherman, Nelson, Steele 2000), il a été montré que
le simple fait d’affirmer une valeur importante (même sans aucun
rapport avec le sujet traité, Steele et Liu 1983) pour l’individu
permet au sujet de réduire la dissonance qu’il ressent et de restaurer
son intégrité. Une fois son image de soi revalorisée, le fumeur
se sentira moins menacé par le message allant à l’encontre de son
comportement et sera moins enclin à se défendre et par conséquent
plus à même d’accepter le message (et donc d’arrêter ou de réduire
sa consommation de tabac). Ainsi, les campagnes de prévention ne
menacent pas l’image de soi du sujet (puisque celle-ci a été revalorisée
par le biais de la procédure d’affirmation de soi), mais seul le
comportement est menacé. Ce qui donne la possibilité à l’individu
de modifier son comportement à risque et lui permettra de réduire
la dissonance entre son comportement et la réalité. Dans une étude
portant sur la prévention du Sida, Sherman et al. (2000) demandaient
à des étudiants leur attitude envers le Sida et leur risque personnel
face à cette maladie. Les sujets étaient ensuite invités à écrire
un essai soit sur une valeur qu’ils jugeaient très importante pour
eux (condition de self-affirmation), soit sur une valeur peu importante
(condition sans affirmation). Après quoi, ils visionnaient une vidéo
dans laquelle des acteurs séropositifs racontaient leur façon de
vivre avec cette maladie. Les résultats ont montré que les sujets
à qui l’on donnait l’opportunité de s’auto-affirmer percevaient
davantage le risque de contracter la maladie et avaient plus de
comportements préventifs que ceux n’ayant pas pu affirmer une valeur
importante pour eux. Dans une autre étude, les mêmes auteurs (Sherman
et al. 2000) soumettaient des femmes étant soit de fortes, soit
faibles consommatrices de café à un article prônant un lien entre
la consommation de caféine et le cancer du sein. Leurs résultats
montrent que les femmes fortes consommatrices rejettent plus l’information
que les autres, mais que, lorsqu’elles ont eu la possibilité de
s’auto-affirmer, elles acceptent le contenu de l’article et changent
leur comportement de façon positive.
Le type de message
Au niveau du type de message, de nombreuses études ont montré
que les messages non-menaçants engendraient plus de modifications
comportementales que ceux menaçant l’individu. Dans une étude, Falomir
et Mugny (1999) ont testé l’effet de différents messages persuasifs
anti-tabac sur les fumeurs. Ainsi, les fumeurs étaient soumis, soit
à un texte flexible au ton conciliant (non menaçant), soit à un
texte rigide au ton intransigeant (menaçant). Il s’avère que le
texte non-menaçant engendre davantage de changements positifs dans
l’intention d’arrêter de fumer que le texte menaçant qui lui, provoque
des changements négatifs. Face à un message flexible, les sujets
sont plus d’accord avec le contenu du message, ont une image moins
favorable du tabac et davantage l’intention d’arrêter de fumer que
face à un message rigide. Cela démontre que le fumeur adopte une
attitude défensive dès qu’il perçoit qu’un message anti-tabac menace
son identité. Une autre étude, réalisée par Greenberg (1994), est
arrivée aux mêmes conclusions. On testait l’influence de deux types
de messages sur l’acceptation par les salariés fumeurs de la mise
en place d’espaces fumeurs au sein de leur entreprise. Les résultats
montrent clairement qu’un message persuasif respectueux envers les
fumeurs et contenant un grand nombre d’informations augmente le
degré d’acceptation des sujets par opposition à un message pauvre
au niveau informationnel et se souciant peu du bien-être des fumeurs.
Existe-t-il un moyen d’augmenter l’efficacité
des messages de prévention ?
Le but des campagnes anti-tabac est de faire prendre conscience
aux fumeurs du risque qu’ils encourent et donc de leur faire changer
de comportement. Le problème est qu’ils ont souvent tendance à refuser
l’information anti-tabac et sont motivés à défendre leur identité
menacée par les sources d’influence. Mais l’on vient de voir que
le fait d’affirmer une valeur importante pour soi ou de lire un
message non menaçant (prônant un comportement inverse à celui du
sujet) peut rendre l’individu plus à même d’accepter un message
allant à l’encontre de son comportement. Ainsi, il semblerait intéressant
de coupler ces deux découvertes et de les appliquer au domaine de
la lutte anti-tabac. On peut émettre l’hypothèse que les fumeurs
à qui l’on donne l’opportunité de s’auto-affirmer et qui ont à lire
un message ne menaçant pas leur identité seront moins tentés de
refuser le message, se percevront comme plus à risque et seront
par conséquent plus aptes à modifier leur comportement en faveur
d’un comportement plus adapté (arrêter de fumer).
METHODE
Vue d’ensemble
L’expérience qui va être présentée avait pour but de tester si
le fait de s’auto-affirmer et de lire un message anti-tabac non-menaçant
au niveau de l’identité du fumeur avait une influence à court et
/ ou à long terme sur son intention de respecter les espaces non-fumeurs.
Pour ce, les fumeurs lisaient une affiche anti-tabac qui était soit
menaçante, soit non menaçante pour leur identité. Puis, ils devaient
soit affirmer une valeur importante pour eux (condition d’affirmation
de soi), soit une valeur qui avait peu d’importance (condition sans
affirmation). L’on s’attend à ce que les fumeurs aient davantage
l’intention de respecter les espaces non-fumeurs lorsqu’ils ont
la possibilité de s’auto-affirmer que lorsqu’ils ne l’ont pas. En
outre, ils devraient être plus enclins à respecter les espaces non-fumeurs
lorsqu’ils sont confrontés à un message ne menaçant pas leur identité
que lorsqu’ils sont face à un message la menaçant. Enfin, l’influence
(immédiate et différée) du message devrait être supérieure quand
les sujets sont en condition d’affirmation de soi et que le message
n’est pas menaçant qu’en condition sans affirmation de soi avec
message menaçant. En outre, d’une manière générale, il est attendu
que les sujets ayant une forte identité de fumeurs soient moins
sensibles au message persuasif et donc changent moins leurs intentions
comportementales que les sujets à faible identité de fumeurs (Sherman
et al. 2000 ; Falomir, Invernizzi 1999).
Plan expérimental
Il s’agit d’un plan expérimental 2 (avec vs sans self-affirmation)
x 2 (message menaçant vs non menaçant) x 2 (forte vs faible identité
de fumeur). Ces trois variables indépendantes sont intersujet. La
troisième variable, l’identité des fumeurs, est invoquée et a été
obtenue par la prise en compte de différentes caractéristiques définissant
l’identité de fumeurs : le sentiment d’être fumeur, le fait de se
considérer comme un fumeur typique, l’identification aux autres
fumeurs (cf. Falomir, Invernizzi 1999) et le nombre de cigarettes
consommées (α de Cronbach : .79). Le type d’identité est obtenu
par le biais d’un split à la médiane ; les sujets se trouvant au-dessus
ont une forte identité et ceux se trouvant au-dessous une faible.
La mesure principale est le changement dans l’intention de respecter
les espaces non-fumeurs. Elle a été obtenue en mesurant la différence
entre l’intention de respecter les espaces non-fumeurs avant le
message persuasif et la manipulation de l’affirmation de soi et
après (échelle continue de 1 “pas du tout” à 7 “tout à fait”). Cette
mesure du changement d’intentions a été effectuée deux fois, la
première immédiatement après le message et la manipulation expérimentale
et la seconde fois deux semaines plus tard.
Sujets
100 étudiants fumeurs (93 femmes et 7 hommes) de Deug et de Licence
de psychologie ont participé à la première phase de l’expérience,
mais 83 sujets seulement ont continué et participé à la seconde
phase. Ils étaient âgés de 17 à 40 ans (âge moyen 20,46). En moyenne,
ils ont commencé à fumer à 16 ans et fument 10,5 cigarettes par
jour. 13 % d’entre eux n’ont jamais pensé à réduire leur niveau
de consommation et 87 % y ont déjà pensé. 65 % des sujets ont déjà
essayé d’arrêter de fumer et ont tenu 76 jours en moyenne.
Procédure et matériel
Les passations collectives se sont déroulées à l’université de
Chambéry à raison d’une vingtaine de minutes pour la première partie
et d’une dizaine de minutes pour la seconde. Le questionnaire était
constitué de neuf pages. Les sujets devaient d’abord lire quelques
instructions sur le déroulement de l’expérience puis répondaient
à quelques questions d’ordre personnel (sexe, âge actuel, âge auquel
ils ont commencé à fumer, niveau de consommation, tentative de réduction
de ce niveau…). Ils répondaient ensuite à des questions (échelles
en 7 points : 1 “pas du tout” et 7 “tout à fait”) sur leur identification
au groupe des fumeurs (sentiment d’être réellement fumeur, d’être
un fumeur typique…), sur leur attitude envers le fait de fumer (aimer
fumer, importance de ce comportement…), sur la satisfaction d’être
fumeur, sur leur envie d’arrêter de fumer (capacité à arrêter, envie
de changer de comportement). D’autres questions portaient davantage
sur le comportement que l’on désirait modifier, soit le fait de
fumer dans les espaces non-fumeurs. On évaluait leur attitude envers
le comportement (probabilité et importance de fumer dans les espaces
non-fumeurs), la norme subjective (croyance que les autres ont du
comportement et motivation à se conformer aux opinions d’autrui…)
et enfin, l’intention comportementale (intention de respecter les
espaces non-fumeurs, capacité de ne pas fumer dans ces zones…).
Ensuite, on demandait aux sujets de classer sept valeurs selon l’ordre
d’importance qu’elles pouvaient avoir pour eux. Les sept valeurs
étaient les suivantes : la religion, les voyages, la culture, la
politique, les relations familiales et amicales, le sport et le
travail.
Manipulation du message : les sujets devaient lire une affiche
attribuée à la campagne « pour le respect des espaces fumeurs et
non-fumeurs ». La première moitié des sujets lisaient une affiche
non-menaçante comprenant une image sous laquelle il était écrit
« chacun son espace » et un texte insistant sur les droits des fumeurs
d’avoir un endroit qui leur est propre. La seconde moitié des sujets
lisait une affiche menaçante comportant une image sous laquelle
était écrit « les fumeurs gênent les non-fumeurs » et un texte insistant
sur les effets néfastes du tabac et le non respect des fumeurs vis-à-vis
d’autrui. La conclusion des deux messages était cependant la même,
à savoir que les fumeurs respectent les non-fumeurs et aillent fumer
dehors.
Manipulation de l’affirmation de soi : On demandait à la moitié
des sujets d’écrire un court essai sur la valeur qu’ils avaient
jugée la plus importante parmi les sept valeurs disponibles précédemment
et à l’autre moitié des sujets, on demandait de traiter de la valeur
qu’ils avaient jugée la moins importante.
Après quoi, les sujets devaient répondre à quelques questions
sur l’affiche qu’ils avaient lue. On évaluait sur une échelle de
1 “pas du tout” à 7 “tout à fait” la force du texte (pouvoir convaincant,
objectivité des arguments…), la menace envers les fumeurs (l’affiche
critique-t-elle les fumeurs, leur porte-t-elle atteinte ?), l’implication
de soi (l’affiche porte-t-elle atteinte à votre image, vous implique-t-elle
?…), la prise de conscience (l’affiche vous a-t-elle fait prendre
conscience de l’existence d’espaces non-fumeurs ?) et l’efficacité
du message (degré d’accord envers les conclusions du message, l’affiche
peut-elle vous conduire à respecter les espaces non-fumeurs ?).
Enfin, les sujets devaient répondre aux mêmes questions qu’au début
du questionnaire sur : leur identification au groupe des fumeurs,
la norme subjective, l’envie d’arrêter de fumer, la satisfaction
d’être fumeur, l’attitude envers le fait de fumer, l’attitude envers
le fait de fumer dans les espaces non-fumeurs et l’intention de
ne pas fumer dans ces espaces.
Deux semaines plus tard s’effectuait la seconde phase destinée
à mesurer l’effet à long terme du type de message (menaçant vs non)
et de la condition (avec vs sans affirmation de soi). Les sujets
devaient d’abord brièvement exposer en quoi consistait le message
présenté deux semaines auparavant puis répondaient aux mêmes questions
qu’au tout début et à la fin du questionnaire précédent, à savoir
des questions sur leur identification au groupe des fumeurs, la
norme subjective, l’envie d’arrêter de fumer, la satisfaction d’être
fumeur, l’attitude envers le fait de fumer, l’attitude envers le
fait de fumer dans les espaces non-fumeurs et l’intention de ne
pas fumer dans ces espaces. Pour finir, on leur expliquait en quoi
consistait l’expérience.
RESULTATS
Attitude envers le fait de fumer
Ce facteur est composé des réponses aux trois questions suivantes
: “Aimez-vous fumer ?”, “le fait de fumer est-il important pour
vous ?” et “Avez-vous du plaisir à fumer ?” Une analyse de variance
a été faite pour évaluer les changements entre le pré-test et les
différents post-tests. Les résultats montrent un changement significatif
entre les trois phases (F 2 ; 158 = 76,594 p<.0001). Ce changement
n’est cependant pas significatif entre le pré-test et le post-test
immédiat (F 1 ; 92 = 0,834 p =.3634), mais l’est entre le pré-test
et le post-test différé (F 1 ; 79 = 110,895 p<.0001) et l’est également
entre les deux post-tests (F 1 ; 79 = 91,867 p<.0001). Les analyses
réalisées présentent un effet significatif du type d’identité pour
les trois phases (F 1 ; 79 = 17,28 p<.0001). Les sujets ayant une
forte identité de fumeur sont plus favorables envers le fait de
fumer (M = 5,48 pour les trois mesures) que ceux qui en ont une
faible (M = 4,73 pour les trois phases).

Figure 1 : Changements dans l’attitude envers le fait de
fumer entre les trois phases en fonction du type d’identité (lettres
différentes : p<.001 Newman-Keuls).
L’Anova effectuée sur les trois phases met en avant un changement
significatif au niveau du type d’identité (F 2 ; 158 = 9,934 p<.0001).
Comme l’illustre la figure 1, les fumeurs modifient positivement
leur attitude envers le fait de fumer, c’est-à-dire qu’ils sont
moins positifs envers le tabac au post-test différé et ce, quelle
que soit leur identité, mais ceux ayant une forte identité changent
davantage (M = 5,88 au pré-test, M = 5,74 au post-test immédiat
et M = 4,82 au post-test différé) que ceux à faible identité (M
= 4,88 au pré-test, M = 4,89 à la mesure immédiate et M = 4,42 au
post-test différé).
Satisfaction d’être fumeur Ce facteur comprend les réponses aux
deux questions suivantes : “Etes-vous satisfait d’être fumeur ?”
et “«Etre fumeur » vous satisfait-il ?” Bien que l’analyse de variance
ait mis en évidence des effets significatifs, il n’est pas possible
de les prendre en compte étant donné qu’au pré-test déjà, les groupes
n’étaient pas homogènes. Envie d’arrêter de fumer Ce facteur comprend
les réponses à deux questions : “Aimeriez-vous arrêter de fumer
?” et “Vous sentez-vous capable d’arrêter de fumer ?”. Une Anova
a été réalisée pour mettre en évidence les changements entre les
différentes phases du questionnaire. Il apparaît un effet significatif
du changement entre le pré-test et le post-test immédiat (F 1 ;
92 = 4,143 p<.05), les sujets changent négativement leur envie d’arrêter
de fumer puisqu’ils ont moins envie de changer de comportement au
post-test (M = 4,60) qu’au pré-test (M = 4,72). Les résultats montrent
également un effet d’interaction significatif entre le type d’identité
et l’affirmation de soi (F 1 ; 92 = 6,806 p = .01). Cependant, le
test de Newman-Keuls réalisé pour comparer les différentes moyennes
ne met en évidence aucun résultat intéressant.

Figure 2 : changements dans l’envie d’arrêter
de fumer entre le pré-test et le post-test immédiat en fonction
du message non-menaçant et de l’affirmation de soi (lettres différentes
: p<.025 au test Newman-Keuls)
Une interaction significative entre le type de message et l’affirmation
de soi est mise en évidence (F 1 ; 92 = 13,272 p<.0005) entre le
pré-test et le post-test immédiat. Comme le montre la figure 2,
face à un message non-menaçant, les sujets ont moins envie d’arrêter
de fumer quand ils se sont affirmés (M = 4,86 au pré-test vs M =
4,32 au post-test p<.025) que quand ils ne l’ont pas fait (M = 4,4
au pré-test vs M =4,52 au post-test ns.). Face à un message menaçant,
les sujets ne modifient pas leur envie d’arrêter de fumer entre
les deux phases qu’ils s’affirment ou non. Si l’on regarde l’effet
à long terme, on remarque que les sujets changent significativement
entre le pré-test et le second post-test (F 1 ; 79 = 6,44 p<.05)
mais, puisque le résultat du post-test différé est le même que celui
du premier post-test, cela montre que l’effet se maintient à long
terme.
Attitude envers le comportement (respect des espaces non-fumeurs)
Ce facteur regroupe les réponses aux questions suivantes : “Est-il
important pour vous de fumer dans les espaces non-fumeurs ?” et
“Est-il agréable de fumer dans les espaces non-fumeurs ?”. L’Anova
réalisée pour mesurer les changements entre le pré-test et les post-tests
ne montre aucune modification significative (F 2 ; 158 = 0,218 p=.8047).
Les analyses effectuées sur le pré-test montrent un effet significatif
de l’affirmation de soi et une interaction significative entre le
type de message et l’affirmation, ce qui fait que ces mêmes effets
significatifs trouvés aux post-tests ne seront pas pris en considération,
les groupes étant non équivalents dès le départ.
Intention de respecter les espaces non-fumeurs Ce facteur rassemble
les réponses à trois questions : “Avez-vous l’intention de respecter
les espaces non-fumeurs ?”, “Avez-vous l’intention d’arrêter de
fumer dans les espaces non-fumeurs ?” et “Avez-vous l’intention
d’aller fumer dehors dans le domaine universitaire ?”.

Figure 3 : Changements dans l’intention
de respecter les espaces non-fumeurs entre le pré-test et le post-test
immédiat (p<.05).
Comme l’illustre la figure ci-dessus, l’Anova faite pour estimer
les changements entre les différentes mesures montre un changement
significatif seulement entre le pré-test et le post-test immédiat
(F 1 ; 92 = 5,555 p<.05). Les fumeurs ont donc davantage l’intention
de respecter les espaces non-fumeurs au post-test (M = 5,96) qu’au
pré-test (M = 5,76).
Etude des corrélations entre attitude et intention comportementale
Moins les sujets ont une attitude favorable envers le fait de fumer
dans les espaces non-fumeurs, plus ils ont l’intention de respecter
ces espaces (r = -.219 p<.05 au pré-test, r = -.39 p<.0005 au post-test
immédiat et r = -.229 p<.05 à la mesure différée). Les corrélations
entre attitudes et intentions comportementales réalisées toutes
phases confondues en fonction du type d’identité montrent un effet
significatif de l’identité forte (r = -.494 p<.0001). Lorsque les
sujets ont une forte identité de fumeurs, moins ils ont une attitude
favorable envers le fait de fumer dans les espaces non-fumeurs,
plus ils ont l’intention de respecter ces espaces. Cependant, lorsqu’ils
ont une faible identité, les corrélations sont non significatives
(r = -.09 p = .556).
Norme subjective Ce facteur est composé des réponses aux questions
suivantes : “Vos amis aiment-ils que vous fumiez ?”, “Les opinions
de vos amis sont-elles importantes pour vous ?” et “Votre famille
aime-t-elle que vous fumiez ?”, “Avez-vous tendance à vous conformer
à ce que pense votre famille ?”. L’Anova réalisée sur les trois
phases montre que les sujets ont significativement varié dans leurs
opinions (F 2 ; 184 = 65,749 p<.0001). Les résultats augmentent
au premier post-test (M = 3,24 vs M = 3,13 pour le pré-test) et
baissent au post-test différé (M = 2,14). Ce qui signifie que les
fumeurs jugent la pression sociale plus forte au post-test immédiat
qu’au post-test différé. L’analyse met également en évidence une
interaction significative entre les trois variables en fonction
des différentes phases (F 2 ; 184 = 3,342 p < .05).
Perception du message Force du texte Ce facteur regroupe les
réponses aux questions suivantes : l’affiche “est-elle convaincante
?”, “dit-elle des choses justes ?”, “apporte-t-elle des arguments
faux ?”, “est-elle objective ?” et “est-elle crédible ?” (α
de Cronbach : .45). L’analyse de variance réalisée montre un effet
tendanciel du type d’identité (F 1 ; 92 = 3,819 p =.0537), les fumeurs
ayant une forte identité ont tendance à percevoir l’affiche comme
plus convaincante et objective que les fumeurs à faible identité
(M = 5,41 et M = 5,85). Les résultats mettent en évidence un effet
significatif de l’affirmation de soi (F 1 ; 92 = 5,473 p <.05).
Ainsi, les sujets qui n’ont pas affirmé une valeur importante pour
eux perçoivent le message comme plus convaincant et juste (M = 5,88)
que ceux en condition d’affirmation de soi (M = 5,38). Au niveau
des interactions, aucune n’est significative.
Efficacité du texte Le facteur comprend les réponses aux questions
: l’affiche “peut-elle vous conduire à respecter les espaces non-fumeurs
?” et “Etes-vous d’accord avec les conclusions du message : il faut
respecter les espaces fumeurs et non-fumeurs ?”

Figure 4 : Perception de l’efficacité du
texte en fonction de l’affirmation de soi (p<.05).
L’Anova indique un effet significatif de l’affirmation de soi
(F 1 ; 92 = 4,214 p<.05). Comme le montre la figure quatre, les
fumeurs qui se sont affirmés perçoivent l’affiche comme moins efficace,
donc sont moins d’accord avec ses conclusions que ceux qui n’ont
pas affirmé une valeur importante pour eux (M = 6,21 et M = 5,79).
Menace à l’égard des fumeurs Ce facteur se compose des réponses
à ces questions : l’affiche “porte-t-elle atteinte aux fumeurs ?”,
“menace-t-elle les fumeurs ?”, “est-elle favorable aux fumeurs ?”,
“critique-t-elle les fumeurs ?” et “respecte-t-elle les fumeurs
?” (α de Cronbach : . 59).

Figure 5 : Perception de menace envers
les fumeurs en fonction du type d’identité (p<.05).
L’analyse de variance présente un effet significatif du type
d’identité (F 1 ; 92 = 4,784 p <.05). Comme le met en lumière la
figure ci-dessus, les fumeurs ayant une forte identité jugent que
l’affiche les menace moins que les fumeurs ayant une faible identité
(M = 3,05 et M = 3,85). Au niveau du type de message, un effet significatif
a été mis en évidence (F 1 ; 92 = 38,617 p<.0001). Ainsi, le message
menaçant a bien été davantage jugé comme tel que le message non-menaçant
(M = 4,18 et M = 2,63).
Implication de soi Ce facteur comprend les réponses aux questions
suivantes : l’affiche “vous concerne-t-elle ?”, “porte-t-elle atteinte
à votre image personnelle ?” et “vous sentez-vous impliqué par son
contenu ?” (α de Cronbach :
. 62). L’Anova montre un effet tendanciel du type d’identité (F
1 ; 92 = 2,968 p = 0883). Les fumeurs ayant une forte identité ont
tendance à se sentir davantage concernés (M = 3,68) que ceux ayant
une faible identité (M = 3,14).
Prise de conscience Ce facteur est la réponse à la question :
l’affiche “vous a-t-elle fait prendre conscience de l’existence
d’espaces fumeurs et non-fumeurs ?”. Aucun effet significatif n’a
été trouvé pour cette dimension.
DISCUSSION
Les résultats ont montré que la manipulation du type de message
avait bien fonctionné, puisque le message menaçant était davantage
considéré comme tel que le message non-menaçant. Au niveau de l’affirmation
de soi, il s’est avéré que les sujets qui se sont auto-affirmés
jugent l’affiche moins convaincante, crédible et efficace que les
fumeurs de l’autre condition. A ce propos, aucune hypothèse n’était
clairement formulée au départ, cependant, on se serait attendu à
ce que le fait de s’auto-affirmer pousse les sujets à considérer
l’affiche comme plus convaincante et crédible, puisque, comme l’ont
montré différentes recherches (Steele 1988, Sherman et al. 2000),
l’auto-affirmation devrait réduire l’effet défensif et le refus
qu’engendre en général les messages de prévention au niveau de la
santé.
L’analyse des résultats a fait apparaître une interaction entre
le type de message et l’affirmation de soi. Ainsi, au post-test
immédiat, les sujets ayant lu l’affiche non-menaçante ont moins
envie d’arrêter de fumer lorsqu’ils se trouvent en condition d’affirmation
qu’en condition sans auto-affirmation. Cependant, quand le message
est menaçant, les sujets ont tout autant envie d’arrêter de fumer
qu’ils soient en condition avec ou sans affirmation. Ces résultats
vont à l’encontre de nos attentes ; en effet, l’on aurait plutôt
envisagé des résultats contraires (c’est-à-dire que l’affiche non-menaçante
et l’affirmation de soi provoqueraient davantage une envie d’arrêter
de fumer), puisque le fait de s’auto-affirmer engendre plus de changements
comportementaux que le fait de ne pas s’affirmer (Sherman et al.
2000) et qu’un message non-menaçant provoque chez les sujets une
plus grande intention d’arrêter de fumer qu’un message menaçant
(Falomir, Mugny 1999).
Concernant le type d’identité, les fumeurs ayant une forte identité
se sentent moins menacés par le message que ceux qui ont une faible
identité, ce qui montre qu’ils font preuve d’un certain refus de
prendre en compte le point de vue de la source et va donc dans le
sens de notre hypothèse de départ (Falomir, Invernizzi 1999). Cependant,
ils considèrent l’affiche comme étant plus objective et convaincante
que les fumeurs à faible identité, ce qui montre qu’ils ne rejettent
pas le message allant à l’encontre de leur comportement. Ces résultats
peuvent être expliqués en disant que les fumeurs à forte identité
estiment davantage le pouvoir convaincant et objectif de l’affiche
du fait qu’ils se sentent moins menacés par elle. Ainsi, puisqu’ils
«refusent d’avouer » que le message menace leur identité, ils se
montrent cohérents en le considérant comme juste et convaincant.
Pour les fumeurs à faible identité, les résultats sont inversés
et s’expliquent donc par le fonctionnement cognitif inverse. Par
ailleurs, les résultats mettent en évidence que les fumeurs à forte
identité changent plus leur attitude envers une vision plus négative
du tabac que les fumeurs ayant une faible identité. Néanmoins, ils
gardent, et ce quelles que soient les phases, une attitude plus
favorable envers le tabac que les fumeurs à faible identité, ce
qui va dans le sens de l’hypothèse de départ.
Au niveau des changements à court et long terme, toutes variables
confondues, les résultats montrent qu’après les manipulations expérimentales,
les sujets ont moins envie d’arrêter de fumer et cet effet est valable
aussi bien à court qu’à long terme. L’attitude envers le fait de
fumer se montre moins favorable à long terme, alors qu’elle est
la même avant la manipulation et à court terme. Ces deux résultats
peuvent paraître contradictoires. En effet, on aurait pu s’attendre
à ce que le fait d’être défavorable au tabac engendre une augmentation
de la volonté de changer de comportement, alors que tel n’est pas
le cas. Quant à la norme subjective, celle-ci augmente à court terme
et diminue à long terme, ce qui fait que les fumeurs se sentent
moins sujets à la pression sociale à long terme, donc accordent
moins d’importance aux opinions de leur proches concernant le fait
de fumer en général et le fait de fumer dans les espaces non-fumeurs.
Enfin, à court terme, les sujets ont davantage l’intention de respecter
les espaces non-fumeurs. Ce changement entre les deux phases du
questionnaire n’étant pas dû aux variables manipulées dans notre
étude, on peut émettre l’hypothèse que peut-être le fait d’attirer
l’attention des fumeurs sur l’existence et le respect des espaces
non-fumeurs (et ce quel que soit le type de message) les conduit
à avoir davantage l’intention de respecter ces espaces.
Au vu des résultats, il s’avère que l’auto-affirmation n’est
pas un moyen d’augmenter l’efficacité du message préventif, ce qui
va donc à l’encontre de la théorie de Steele (1988). En effet, cette
théorie postule que le fait d’affirmer une valeur importante pour
l’individu est un moyen de restaurer son image personnelle positive
après que celle-ci a été ébranlée par un message préventif menaçant.
Le fait que cette théorie ne fonctionne pas dans la présente étude
peut s’expliquer de deux manières : la première est que l’affirmation
de soi permet d’augmenter l’acceptation de messages préventifs au
niveau du Sida et du cancer du sein (Sherman et al. 2000 ; Reed,
Aspinwall 1998), mais qu’au niveau du tabac, cela ne fonctionne
pas et ce pour diverses raisons (ancrage dans le temps de l’habitude
de fumer, conflit identitaire provoqué par le message préventif,
d’où refus de modifier son comportement). La seconde explication
plausible se situe plus du point de vue méthodologique de l’étude.
Ainsi, le fait d’écrire un essai sur la valeur que le sujet a jugé
la moins importante (condition sans affirmation dans le cas présent)
permet d’une certaine manière au fumeur de s’affirmer. En effet,
par le biais de l’écriture, il peut donner son avis sur un sujet
(même inintéressant pour lui), ce qui lui donne l’impression d’avoir
une certaine liberté malgré le contexte d’influence. Bien qu’une
étude (Steele et al. 1983) ait montré que le fait d’affirmer une
valeur n’ayant aucun rapport avec le message persuasif soit aussi
efficace que d’affirmer une valeur ayant un rapport, il semble dans
le cas de notre étude que le fait d’écrire un essai en faveur du
tabac aurait permis d’obtenir des résultats différents. Effectivement,
une série d’expériences réalisées par Mugny (1999) a montré que
les fumeurs avaient plus l’intention d’arrêter de fumer lorsqu’on
leur donnait la possibilité de défendre leur identité de fumeur
en contre-argumentant le message anti-tabac ou en développant des
arguments en faveur du tabac plutôt que contre. Par ailleurs, dans
la présente étude, nous n’avons pas vérifié la manipulation de l’affirmation
de soi. Une expérience réalisée par Sherman et al. (2000) a mesuré,
avant et après la manipulation de l’affirmation de soi, l’humeur
des sujets qui s’est avérée être meilleure au post-test chez les
individus de la condition avec affirmation de soi que chez ceux
de l’autre condition. Au niveau du message, le fait d’ajouter une
condition contrôle comprenant seulement les deux types de message
sans la manipulation de l’affirmation de soi aurait permis de mesurer
l’impact des messages et certainement d’obtenir des résultats allant
dans le sens de ceux trouvés dans la littérature, à savoir une plus
grande efficacité des messages non-menaçants par opposition aux
menaçants.
Pour en revenir à un point de vue plus général sur l’état des
campagnes au niveau du tabac, des études ont montré que les campagnes
de prévention orientées sur la pratique et l’entraînement étaient
plus efficaces que celles basées uniquement sur l’information. Leventhal
et Cleary (1980) ont souligné que le fait de donner des instructions
spécifiques aux sujets leur permettant de contrôler leur comportement
tabagique, et ce que le message soit menaçant ou non, provoquait
une réduction de la consommation de cigarettes valable à long terme.
Allant dans le même sens, Janis et Mann (1968) ont montré que le
jeu de rôle permettait l’intériorisation d’une position contraire
à la sienne, puisque les fumeurs ont bien compris le message des
campagnes de prévention mais ne l’ont pas intériorisé. Dans une
de leurs études, ils ont mis au point un jeu de rôle émotionnel
dans lequel les fumeurs devaient jouer le rôle d’une personne apprenant
par son médecin qu’elle était atteinte d’un cancer des poumons.
Le but de ce scénario était de convaincre les personnes de moins
fumer et les résultats montrent que leur consommation a diminué
de moitié après le jeu de rôle et que l’influence persistait toujours
dix-huit mois plus tard.
Un autre moyen de rendre les campagnes préventives plus puissantes,
serait la récurrence des informations d’un point de vue médiatique.
En effet, petit à petit, à force d’être confrontés à des messages
anti-tabac, on peut supposer que les fumeurs en viendront à considérer
le tabac de manière plus négative que positive. Ainsi, si chaque
jour, ils sont confrontés à un message persuasif différent montrant
à chaque fois un inconvénient supplémentaire à l’usage du tabac
(coût au niveau de la santé, composition des cigarettes, effets
du produit sur différents organes, manipulation de la part des entreprises
de tabac…), peut-être que cela contribuerait à modifier les normes
de valorisation du tabac (surtout valables chez les jeunes).
CONCLUSION
L’expérience réalisée nous a permis de nous rendre compte que
la théorie de l’affirmation de soi développée par Steele (1988)
ne s’appliquait pas au domaine du tabagisme. Un message préventif
engendre chez le fumeur une menace identitaire qui provoque chez
lui un conflit et le pousse à conserver son comportement. On s’attendait
donc à ce que la procédure d’affirmation de soi empêche l’émergence
du conflit identitaire mais tel n’a pas été le cas. Pour de futures
recherches il serait intéressant de se pencher sur le nombre de
cigarettes consommées par les sujets qui pourrait apparaître comme
un plus grand prédicteur de l’intention de respecter les espaces
non-fumeurs que l’identité des sujets. Par ailleurs, il serait intéressant
d’évaluer l’estime de soi des fumeurs, puisqu’il a été montré que
les individus ayant une forte estime d’eux-mêmes ont moins besoin
de s’auto-affirmer que ceux en ayant une faible (Steele, Spencer,
Lynch 1993). Enfin, il pourrait être utile de mesurer l’état émotif
des sujets avant et après le message persuasif et ce, pour vérifier
la manipulation de l’affirmation de soi.
Il a été mis en évidence (Leventhal et al. 1980) que les individus
prennent la décision d’arrêter de fumer non seulement parce qu’ils
ont plus peur qu’avant des conséquences dues au tabac, mais aussi
parce qu’ils pensent qu’ils retireront plus de bénéfice en arrêtant
de fumer qu’en continuant. Les campagnes de prévention devraient
donc ancrer leur recherches dans ce sens, à savoir trouver un moyen
de donner aux fumeurs l’envie de changer d’identité pour devenir
non-fumeurs. Néanmoins, l’efficacité des campagnes anti-tabac restera
limitée tant que des efforts intensifs pour changer les valeurs
et normes au niveau des groupes et sociétés ne seront pas entrepris
(Leventhal et al. 1980). Ce changement au niveau des normes de la
société a déjà été fait aux Etats-Unis où les espaces non-fumeurs
sont respectés et où les gens vont donc fumer dehors, mais n’a pas
encore eu lieu en Europe.
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